
"Le Chant de la Licorne"
Unissant la lecture d’un texte par Catherine Alcover, comédienne
Et quatre chants de la Renaissance par François Bonnet (chant) Nathalie Richard (harpe)
Morte… L’année vieille est morte. Usée, elle s’est éteinte aux frimas. Clos les vantaux, clouées planches et portes, cellant hermétiquement le passé, bout de mémoire. Le lichen du temps couvrira bientôt l’huis vermoulu. Les ronces grimperont et nul accès ne sera possible. Juste le souvenir, ce mensonge.Ouvrons la porte neuve, aussi grande que l’Espérance. Il faut franchir le seuil et s’engouffrer dans cette ouverture sur l’avenir. Le pas qui engage est possible parce que l’on devine, au loin, la promesse d’une lisière lumineuse … Un chemin brillant que scande le rythme irrégulier des arbres noirs. L’appréhension est là, pourtant…Que sont ces cercles luminescents qui serpentent et s’enroulent sur le sol ?La Vouivre, sans doute. C’est la vouivre, épine dorsale qui court sous la peau de la terre et l’irrigue d’un fleuve de sève. La Vouivre, vibration intime de l’âme de la terre… Elle est le serpent de l’humus noir lové et engourdi que le souffle chaud réveille.La forêt paraît vide, froide, morte à tout jamais. Ne vous y fiez pas Ce n’est que fausse mort, nécessaire léthargie. Noir, brillant et innervé où frémissent les possiblesLes arbres dénudés, dressés, dessinent dans la mandorle originelle, la vulve du monde où naîtra l’œuf … Demain, il va éclore, gros d’un avenir qui va croître et vivre…
Mais qui emplit l’œuf ? Quelle vie est à venir ?Peu à peu naît l’animal fabuleux, né de l’imaginaire du fond des temps…
Le ciel où veille le dragon repose sur les troncs dressés. Les branches nues se recomposent en moucharabiehs multiples qui s’interpénètrent, variant à l’infini le dessin des pleins et des vides. C’est une résille sur la lumière où chacun croit deviner des images portées au fond de soi, dans l’entrelelacs des branches emmêlées. Les fûts sombres clôturent l’espace. Les écorces, empreintes graphiques jamais identiques, courent du sol au ciel. Et les arbres s’espacent peu à peu. Le parfum et la tiédeur de la lumière nous parviennent de la lisière.Encore caché par les troncs, l’œuf se brise. Se déploie, s’étire et se lève, la Licorne naissante. Elle hésite encore sur ses jambes grêles. De sa corne, elle effleure la lumière naissante. Elle célèbre la chaleur qui désengourdit que le coq circulaire solaire célèbre. L’air devient moins piquant soudain et les oies, qui crient, annoncent l’éveil imminent de la terre. L’équinoxe a pesé dans la balance du jour et de la nuit.
La Licorne s’éblouit de ses pouvoirs. Elle na pas encore conscience que depuis elle porte l’espérance humaine d’ un temps ou l’homme était un, être indifférencié, androgyne apaisé, et serein comme une sphère rutilante. La vie se gagne à quêter l’instant où l’homme redevient cercle… Comme avant, avant que l’orgueil ne le déchire, lambeaux de mâle et de femelle, affrontés et orphelins. La pureté, la virginité est fille de l’humilité…La licorne du bout de sa corne effleure un rocher. Et soudain jaillit la source pure. Elle chante, glougloute et chuinte, bouillonne et s’éclabousse. L’écume brille, mousse vibrante de lumière, blanche et brillante elle aussi.De la source qui bondit dans le soleil naissant, monte une vapeur tiède et sacrée, une nuée nourricière, d’où éclos la vie. Déjà, dans la moiteur matricielle, se devine l’homme, derrière la licorne. Déjà il se penche sur la terre et l’arrose pour qu’elle accouche de la vie. La vie ! … Vienne la végétation, force vitale qui sourd de l’humus noir. Les roseaux où marche l’échassier, se dressent. Eclosent ça et là des fleurs lourdes dont les pétales en calice s’ouvrent et montrent leurs ventres luisants. Le paon déploie sa roue solaire semée de centaines d’yeux ouverts. Et la musique insistante de l’abeille parvient à travers le labyrinthe du feuillage, contrepoint du murmure de la source.
La nature s’ouvre, se répand, s’envole et s’élève feu. La flamme verte frissonne, s’insinue partout, se glisse, force la pierre, et s’élance dans l’air qui embaume. La pie le héron et la sarcelle s’apprêtent à l ‘envol au dessus des palmes luisantes et des écailles rêches et velues des troncs. La licorne est sur le chemin. Son galop résonne au mois de mai. Elle file vers son destin. La vierge aux cheveux dénoués chevauche la cavale rétive. La devineresse nue monte la pureté à cru. Elle annonce le destin, l’inéluctable lendemain de la Licorne et ses épousailles avec le sacrifice. L’annonce de la nature libre et généreuse, dans la chair violente et sensuelle de la virginité…Ce trop plein de vie nous éclabousse et nous pousse, rû de mars devenu fleuve de mai…Il nous emporte dans le lit du temps.
La vie roule aussi ses scories…Et soudain, au détour du chemin, au creux de juin, vient se planter de front, le monstre intérieur. La pureté est une lutte, pas un don. Le dépouillement est un combat contre la Chimère. Elle est là, gueule rugissante du lion, gonflée d’orgueil et de colère, prête à dévorer le destin. La chèvre qui bêle sur son dos, capricieuse et paresseuse jette un regard luxurieux aux courbes douces d’une femme qui se devine à peine. Le cobra queue cingle et siffle, perfide et envieux. Enfin la Licorne parvient à encorner la Chimère par la gueule. Périt par où vient le mal ! Il y a un instant encore, c’est par là qu’elle éructait les exhalaisons de ténèbres, qu’elle libérait les sombres venins qui se terrent en chacun. La Chimère va mourir et la Licorne épuisée sait qu’elle n’a tué que son ombre, sa part sombre, ses démons que la force vitale avait fait naître. Violence des aspirations, écheveau de lumière et d’obscurité, qu’il faut démêler, maîtriser, filer jusqu’à tisser une existence.
Elle pensait en avoir fini mais l’ ennemi nouveau se découvre. Le serpent love sa robe graphique au creux du monde. Et le bouc , le bélier capricants sont à l’affût. Quand nous en avons fini des tentations des déserts intérieurs, quand les combats épuisants laissent l’âme sereine et les nerfs épuisés, surviennent les agressions extérieures…Et le combat reprend dans la touffeur de l’été de juillet. La Licorne est forte de son chemin passé et aussi de son chemin futur. Indomptable, elle terrasse bouc et serpent. Le dragon, dernier avatar des flammes malignes qui brûlent et calcinent les hommes, meurt enfin, vaincu. La Licorne vainqueur peut veiller sur la terre apaisée. L’homme peut se pencher sur la glèbe et d’une faux sacrificielle coupe le blé, cadeau des dieux, fruit du travail. Le temps de la moisson est venu. La mosaïque des champs, vie à labourer, est un carré stable construit de toutes les parcelles ensemencées, qui aujourd’hui, ou demain, donneront fruits. Et le soleil est au zénith…
La Licorne avance dans la chaleur et la lumière paroxistiques. La voici, portant l’assurance de celles qui savent quel est leur chemin. Elle le suit avec certitude, publiquement. Elle se mêle au monde et passe au milieu des architectures humaines. Majestueuse, elle entre dans sa vie publique dont elle pressent déjà la fin. De ses sabots, elle les évite les pommes tentatrices car elle sait. Elle tient le fléau de la balance. Les plateaux sont inégaux entre la pomme intacte et la tentation consommée. La Licorne va. Elle va pure et forte vers l’accomplissement choisi. Elle va sur le chemin du destin qui ne peut se terminer que par le sacrifice. Ainsi vont les existences solaires…
L’automne vient. La rouille mordorée pique le pampre et les feuilles de la vigne. Le raisin est mûr. Les vignerons vont venir, chargés de hottes, couper les grappes juteuses, vendanger et donner nectar aux hommes. La lisière de la forêt est là, où les arbres se dénudent. La Licorneentre dans la sylve, sans doute et sans peur. Une clairière toute baignée de lumières automnales se devine au creux du sous-bois. Une vierge est assise, toute nimbée de ses cheveux répandus, fils d’or tissés au soleil couchant. La licorne s’attendrit, irrésistiblement attiré par l’odeur capiteuse, et captive des vierges laiteuses. Lasse, lasse, la licorne est lasse de tous les combats menés, de sa course à travers le temps. Elle laisse son cœur s’amollir et la fatigue l’envahir. Elle vient et doucement pose sa tête cornue sur les cuisses veloutées, rondes et douces de la vierge, au creux du repos. Temps de clapotis vespéraux des eaux calmes et stagnantes où flottent des nénuphars et où glissent des poissons-lunes dans les reflets sélins
Les hommes d’armes, casques niellés, côtes de maille scintillantes, reflets métalliques ont jeté la nasse. La licorne s’éveille dans les rêts. La capture survient quand la vigilance se relâche et que la confiance laisse couler l’abandon. Licorne et vierge sont pures et nues. Les hommes, soldats ou chasseurs, les encerclent, bardés de cuir et de métal, insectes caparaçonnés. Le cerf blanc, fugitive lueur, se dissimule, veilleuse vacillante au cœur de l’hiver.La vierge reste là, témoin immobile. Savait-elle qu’en offrant sa nudité à la lumière de la clairière, elle serait l’appât qui dompterait la licorne ? Qu’elle permettrait aux exécutants zélés du pouvoir temporel de s’assurer la capture de l’indomptable quête de la cavale unicorne… Le savait-elle ? Ou n’est-elle que l’instrument innocent de la marche du destin ? Sans doute sait-elle le sacrifice de la licorne inéluctable et nécessaire… Lorsque l’évidence de l’avenir ne laisse pas le choix, n’est-ce pas un devoir que lui permettre de s’accomplir ? Qu’importe alors la conscience… Juste faire ce qui doit être fait.
Le cortège des guerriers s’avance et se presse, derrière la barrière de leurs écus armoriés. Leurs lances délimitent un ensemble optique mouvant de verticales qui se hérisse en oursin belliqueux. Les gens d’armes se présentent en grand arroi, enchevêtrement aléatoire de heaumes et de pectoraux, d’écus et de bassinet, de camails et de gantelets. Leurs armures articulées en somites leur donne l’aspect de géants crustacés de métal. Ils viennent offrir au roi le tribut réclamé : la licorne et la vierge encloses en un filet suspendu comme bêtes fauves.Ainsi est consomé l’ignominie. Le spirituel asservit est devenu ornement de la ménagerie du temporel. Le triomphe du roi, puissances carrées de la matière, ne peut être que de courte durée. Peut-on imaginer la Licorne, vivant en cage comme un lion repus, avec le regard triste du reniement accepté ? Va-t-elle mourir, peu à peu, feu intérieur qui s’éteint? Peut-on renoncer à la liberté sauvage de la quête quand elle vous habite ? La nature a disparu hors l’onde, origine et limite des mondes.
La Licorne ne sera jamais captive. Elle brise ses liens et brutalement s’échappe d’un bond prodigieux. Elle s’extirpe de la masse bornée de ses gardiens. Mais ainsi vivent les hommes… Une lance lancée par un quelconque séide vient se planter dans le flanc palpitant de la pure cavale.Elle s’en va au sein de la forêt matricielle mourir de sa plaie christique. Et le sang coule et se répand que boit l’humus noir.Au plus profond des bois sauvages, le cochon celte fouisse la terre nue de décembre afin de mettre au jour les nourritures invisibles, le trésor caché.Le soleil est mort. Phénix il renaîtra au printemps engendrer l’œuf nouveau. Il faut accepter de mourir, porte étroite, pour renaître.
L’histoire est dite et le noir va venir…Puis la lumière revenir
Restera à renaître, Licorne solaire… Poursuivre la quête de l’Unité perdue